De l’esclavage au yoga : l’histoire du bonheur du travail

Sommaire

Lundi : cours de yoga. Mardi : livraison d’une corbeille de fruits en libre-service. Jeudi : afterwork entre collègues. Vendredi : conférence sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Ça vous rappelle quelque chose ?

Le bonheur au travail est aujourd’hui un sujet incontournable. On ne compte plus les enquêtes sur le bonheur menées auprès des salariés. Les entreprises rivalisent d’imagination pour montrer qu’elles sont des « great places to work ».

A La Grande Serre, on aime bien se poser des questions. Pourquoi le bonheur au travail a-t-il pris une telle importance ? A-t-on toujours cherché à être heureux au travail ? Comment être heureux au travail demain ? La Promenade vous plonge dans le passé pour tout savoir sur l’origine du bonheur au travail et vous donne des pistes pour mieux appréhender cette notion dans le futur.

Un bref retour en arrière nous permet de comprendre que cette idée est extrêmement récente : pendant des siècles, les hommes ont travaillé uniquement pour assurer leur survie. Au milieu du 20ème siècle, la quête du bonheur est devenue l’une des préoccupations centrales des sociétés occidentales. Plus qu’un salaire, le travail doit désormais nous apporter du bonheur, comme en témoignent toutes les actions mises en place par les entreprises : bureaux agréables, cours de sport, nourriture gratuite, etc. Mais récemment, avec l’arrivée de la Génération Y sur le marché du travail, des questions de sens surgissent et viennent questionner l’efficacité réelle de ces mesures, ainsi que la véritable signification du bonheur au travail.

Historiquement, le travail ne fait pas le bonheur

Le bonheur… c’est de ne rien faire !

Dans l’Antiquité, le travail n’est pas vraiment le lieu de l’épanouissement personnel : quand on parle du travail, c’est en général à l’esclavage que l’on pense. Cette activité, destinée uniquement à assurer sa survie, ne peut être qu’abrutissante.  

A l’inverse, le bonheur trouve son fondement dans la morale et la vertu, qui se concrétisent dans l’oisiveté. Pour les philosophes grecs, qui ont été les premiers à théoriser la notion de bonheur, l’Homme se réalise dans la réflexion. Travail et bonheur sont donc profondément dissociés.

Plus tard, à l’ère chrétienne, le travail est perçu comme un châtiment lié au péché originel. Le mot « travail » moderne vient d’ailleurs du latin tripalium qui désigne un instrument de torture. On est encore très loin d’imaginer que le travail peut rendre heureux !

L’expérience d’Hawthorne

Le temps passe et le travail s’institutionnalise. Suite à la Révolution Industrielle au 19ème siècle, il est incarné par les entreprises, qui vont être bousculées par le début du syndicalisme et du socialisme. On commence à protéger les salariés contre les accidents du travail et la pénibilité : par exemple, en 1898 naît le régime juridique relatif à la responsabilité de l’employeur. Mais les états mentaux du salarié n’intéressent pas grand monde avant les années 1930 : pour le fordisme, l’ouvrier n’est qu’une paire de bras motivée par l’intérêt économique.

Le premier à se pencher sur la psychologie des travailleurs est le sociologue australien Elton Mayo : entre 1927 et 1932, il mène une série d’études sur la productivité au travail des employés de la Western Electric Company. Afin de déterminer les facteurs modulant la productivité, Mayo et ses équipes font varier les conditions matérielles de travail : lumière, temps de pause, etc.  Les résultats sont surprenants : quelles que soient les modifications, la productivité des salariés augmente systématiquement.

La raison ? Les employés sont contents qu’on s’intéresse à eux : ils ont été associés aux objectifs de l’expérience et se sont sentis solidaires d’un groupe. Le simple fait d’être sujet d’une expérience peut être une source importante de motivation : c’est l’effet Hawthorne. Ainsi, Mayo prouve qu’un bon environnement de travail permet à l’individu de mieux s’épanouir dans l’entreprise, et donc d’y avoir une activité plus intense. C’est ce lien supposé entre bien-être et productivité qui pousse encore les entreprises à investir dans le bonheur de leurs salariés !

Quand la santé va, tout va

Le droit du travail continue de se renforcer tout au long du 20ème siècle : c’est le début de la réduction du temps de travail et des congés payés. Les entreprises mettent en place des mesures pour améliorer la santé des salariés : dans les années 1960, la gymnastique de pause, où tous les salariés se retrouvent pour faire des mouvements et se détendre ensemble, rencontre un franc succès dans les usines et les ateliers français. C’est un peu être l’ancêtre des cours de yoga dans les entreprises modernes !

En 1973, la création de l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) illustre l’importance prises par les questions de santé au travail. Enfin, du côté des salariés, l’idéal des Trente Glorieuses veut qu’on travaille toujours pour gagner sa vie et pas forcément pour être heureux : l’idée du bonheur au travail n’a pas encore émergé et les aspirations matérialistes prédominent.

Depuis trente ans, la quête du bonheur transforme les entreprises

Le bonheur est devenu le but ultime de la vie

A la fin du 20ème siècle, on assiste à un changement du système de valeurs des populations des pays développés. L’idée grecque du bonheur comme but suprême émerge à nouveau, jusqu’à devenir une injonction majeure. Pourquoi ? La pyramide des besoins du psychologue Abraham Maslow met en lumière cinq type de besoins fondamentaux :

  • Physiologiques
  • De sécurité
  • D’appartenance et d’amour
  • D’estime
  • D’accomplissement de soi

Lorsqu’un groupe de besoins est satisfait, un autre groupe va progressivement prendre sa place. Si on considère qu’à la fin du 20ème siècle, la majorité de la population occidentale vit plutôt confortablement et en sécurité, il paraît logique qu’elle se soit peu à peu tournée vers des aspirations plus immatérielles, comme le bonheur.

De plus, l’idée que « l’argent ne fait pas le bonheur » est de plus en plus répandue. En 1974, l’économiste américain Robert Easterlin met en évidence ce paradoxe apparent : lorsqu’une société a atteint un certain niveau de richesses, l’augmentation du développement économique est sans influence sur le niveau de bien-être des populations.

Enfin, le bonheur est véritablement devenu une industrie au 20ème siècle, avec la création de grandes entreprises de divertissement telle que The Walt Disney Company, ou avec l’avènement de la psychologie positive. Plus récemment, les réseaux sociaux sont une autre illustration de cette quête du bonheur, en poussant les individus à partager les moments heureux de leur vie. On assiste donc à une véritable course au bonheur !

Le bonheur en entreprise au service du recrutement et du marketing

Ce changement de système de valeurs a eu un impact considérable sur les organisations et sur les entreprises en particulier. Elles sont devenues le réceptacle de ces nouvelles aspirations. Elles sont confrontées à différents enjeux qui les poussent à intégrer les notions de bien-être au travail :

  • Légaux avec la multiplication des lois
  • Economiques, avec l’idée que la hausse du bien-être des salariés favoriserait leur productivité
  • Médiatiques : les entreprises se livrent une véritable guerre des talents pour attirer les meilleurs candidats

En effet, les success stories d’entreprises telles que Google ou Facebook, qui ont fait du confort des salariés un vrai argument de recrutement et qui parviennent à attirer des talents du monde entier, montrent bien que le sujet du bien-être en entreprise est devenu primordial. Par exemple, Uber propose de nombreux avantages matériels à ses salariés : crédits Uber pour les repas et les déplacements, nourriture gratuite, beaux bureaux, etc. Autant de raisons qui permettent à l’entreprise de se démarquer.

De nouveaux métiers ont émergé pour aider les salariés à être heureux au travail, tel que le Chief Happiness Officer. Les organisations changent : de hiérarchique, la structure des entreprises devient plus horizontale, l’accent est mis sur la collaboration et la bienveillance. La multiplication des labels qui récompensent les entreprises vertueuses en matière de bien-être au travail, telle que Great Place to Work ou Happy at Work, atteste de cette volonté générale de se positionner comme entreprise « où il fait bon travailler » : il s’agit d’un enjeu de marque employeur aussi bien qu’un enjeu marketing.

Le confort suffira-il à nous rendre heureux au travail ?

Les nouvelles générations au travail : le désamour

Pour de nombreuses entreprises, bonheur rime avec confort matériel. Ce sont des arguments que l’on retrouve dans de nombreuses fiches de poste : locaux bien décorés et idéalement situés, bonne mutuelle d’entreprise, paniers de fruits gratuits…

Cependant, malgré toutes ces initiatives, force est de constater que, aujourd’hui, de nombreux salariés ne se disent pas heureux au travail. Selon une étude de Qualtrics en 2018, seuls 36 % des Français seraient heureux d’aller au travail chaque matin. La nouvelle génération de travailleurs, qui valorise beaucoup plus le bien-être que les générations précédentes, demeure insatisfaite des efforts faits par les entreprises.

Néanmoins, les entreprises ne seraient pas les seules responsables de cette situation. Si l’on en croit les travaux du conférencier Simon Sinek, cette génération vit plus globalement une véritable crise de désillusion. Selon lui, le décalage que vit cette génération par rapport au monde de l’entreprise s’expliquerait par quatre facteurs :

  • L’éducation reçue : les jeunes nés dans les années 80-90 ont été très protégés et valorisés par leurs parents
  • L’addiction aux nouvelles technologies, et en particulier aux réseaux sociaux : cette génération est accro à une forme de gratification immédiate
  • L’impatience : habitués à l’instantanéité procurée par la technologie, ils se retrouvent déstabilisés face à la temporalité beaucoup plus lente de l’entreprise
  • L’environnement : l’entreprise ne fait pas assez d’effort pour intégrer cette génération.

Contrairement aux baby-boomers, les jeunes travailleurs valorisent moins la stabilité du CDI et le salaire élevé, mais plutôt l’ambiance de travail, l’intérêt des missions, ou encore la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise. Ces questions vont sans doute prendre encore plus d’importance avec l’arrivée sur le marché du travail de la génération Z, dont 61% des membres considèrent que la qualité de vie au travail (QVT) est plus importante que la rémunération.

La reconnaissance et la mission, futures sources du bonheur au travail ?

Selon l’étude de Qualtrics, les Français cherchent d’abord de l’intérêt et de la reconnaissance pour leur travail : 42 % des salariés interrogés estiment que leur employeur ne leur donne jamais ou rarement la possibilité d’innover. Dans La comédie (in)humaine, Julia de Funès et Nicolas Bouzou expliquent que les entreprises n’arrivent pas à répondre à la quête de sens des salariés modernes.

Selon eux, le bonheur au travail est une hypocrisie managériale, car celui-ci relève de la sphère privée ; de plus, personne ne peut prétendre savoir ce qui rend les autres heureux. Ces injonctions au bonheur seraient même dangereuses, car les personnes non satisfaites au travail pourraient se sentir coupables de ne pas être heureuses, alors que tout a été fait en théorie pour qu’elles le soient. Les auteurs défendent donc l’idée qu’il faut chercher à redonner du sens au travail en laissant les salariés exprimer leur intelligence critique, plutôt qu’à vouloir les rendre heureux à tout prix.

Ainsi, les avantages matériels semblent être une base, mais ne peuvent suffire à rendre les salariés pleinement heureux. Les valeurs portées par l’entreprise et la mission du poste sont aussi des clés à exploiter. Par exemple, la startup de l’assurance santé Alan a fait de sa culture d’entreprise unique un argument plus fort que la nourriture gratuite : il n’y a pas de manager, pas de négociation salariale et pas de réunion. L’accent est mis sur la flexibilité : congés illimités, télétravail à volonté, etc. Grâce à ces choix forts, l’entreprise est sûre d’attirer des bons profils qui vont rester car ils adhèrent à ces valeurs.

Finalement, les études sur le bonheur poussent à s’interroger sur ce que signifie réellement ce terme. Si aujourd’hui la plupart des gens s’accordent à dire qu’il faut être heureux dans son travail, il convient aussi de se demander ce que l’on valorise en tant qu’individu. Les entreprises, en essayant d’écouter leurs salariés, pourront enfin mettre une définition sur ce terme qu’on arrive finalement bien peu à saisir : le bonheur.

A l’avenir, être heureux au travail : moins de snacks, plus de sens

L’idée de bonheur au travail a donc connu différentes phases : de notions irréconciliables dans l’Antiquité, le travail est finalement devenu l’une des conditions du bonheur à la fin du 20ème siècle. Les entreprises l’ont bien compris, faisant du bonheur matériel de leurs salariés un argument marketing extrêmement puissant. Dans le futur, on peut se demander quel sens les nouvelles générations donneront au bonheur en travail.

D’ici là, vous pouvez remercier votre entreprise de vous mettre dans de bonnes conditions matérielles. Mais vous devez aussi vous demander quelles sont les mesures de fond qui accompagnent ces opérations de confort, et ce que signifie pour vous être heureux au travail.

Peut-être qu’un jour nous reviendrons à l’idée ancienne que le travail ne peut pas rendre heureux, car le bonheur relève d’une réalité vécue à l’échelle individuelle qui ne concerne pas l’entreprise. Pourtant, des exemples d’entreprises réconciliant bien-être matériel et mission existent, et nous prouvent que travail peut finalement rimer avec bonheur.

Sources

https://www.hr-voice.com/communiques-presse/seuls-8-des-francais-sont-heureux-daller-au-travail-tous-les-matins/2018/12/07/

https://simonsinek.com/discover/the-millennial-question/

http://courriercadres.com/entreprise/vie-au-travail/autonomes-en-quete-dinteractions-et-de-flexibilite-portrait-robot-de-la-generation-z-au-travail-30012019

Abraham Maslow, Devenir le meilleur de soi-même, 1956

Julia de Funès, Nicolas Bouzon, La comédie (in)humaine : Comment les entreprises font fuir les meilleurs, 2018

Richard Easterlin, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? », dans Paul A. David et Melvin W. Reder, Nations and Households in Economic Growth : Essays in Honor of Moses Abramovitz, New York, Academic Press, 1974